Année –C- samedi après les Cendres (litcc00s.25) 8mars
Lc 5, 27-32 : la philautie, le mal du siècle
Le point de départ d’entrée en carême n’est pas le fait d’être digne. Avec ceux qui se croient bons, Jésus n’a pas pu faire grand-chose. Se considérer meilleur que les autres, c’est le début de la fin. Aucun prodige ne fut accompli par Jésus avec ceux qui se croyaient justes. Il ne nous aime pas parce que nous avons beaucoup de talents. Il nous apprécie comme nous sommes et cherche ceux qui ne se suffisent pas à eux-mêmes. Déjà dans l’Antiquité Platon reconnaissait que nous sommes par nature ami de nous-même. Ne me dites point que vous mourez d’amour pour Dieu, si l'amour de vous-même ne meurt en vous (mystique du XV111e).
Le problème n’est pas de s’aimer. Quand cet amour de soi-même devient excessif, quand il ressemble à un moi paon, qu’il est gangréné, quand nous nous aimons beaucoup nous-mêmes (Thérèse d’Avila 6e demeure), quand nous nous trainons dans les bas sentiers de la perfection (Thérèse d’Ávila, livre de la vie), quand nous sortons Jésus de nos vies, il se transforme – attention, j’utilise un mot très ancien – en philautie[1] qu’on traduit par une vie égocentrique. C’est la racine de tous les maux. Paul parle du vieil homme. Une bonne philautie, c’est d’aimer son prochain comme soi-même.
Si nous étions parfaits, il n’y aurait pas d’appel de tous les Matthieu que nous sommes. C’est notre sainte insatisfaction à vivre l’Évangile qui nous pousse à entendre non pas une seule fois, mais à chaque instant de notre vie quelque chose d’inouï : suis-moi. Des mots pleins de miséricorde.
Ce sont des mots personnalisés. Nos vies ont besoin de miséricorde. Ce sont des mots aussi adressés à notre Église. Tous les jours, le Christ s’invite en nous, mais ne nous juge pas. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. Moi non plus, je ne te condamne pas ! (Jn 8, 11). Suis-moi inaugure un nouveau commencement. Si nous n’entendons pas à chaque instant de notre vie l’appel de Jésus, si nous ne croissons pas son regard, notre vie chrétienne comme celle de notre Église serait éteinte depuis longtemps, figée dans des traditions étouffantes.
Il y a en nous une tache indélébile, une masse critique inguérissable, du résidu, pour utiliser une expression biblique, qui nous colle à la peau. Entendre cet appel nous fait trouver un médecin personnel qui nous connait et qui peut nous aider à guérir de cette maladie de faire tout tourner autour de nos personnes, de trouver le chemin du cœur pour sortir de notre faux moi et de retrouver notre vrai Soi, précise Thomas Merton. Carlos Acutis entendait cet appel comme la nécessité d’avoir moins de moi pour laisser la place à Dieu. Mon moi le plus profond, c’est Dieu (Catherine de Gênes).
Nous entrons non dans une période de performance, mais dans l’accroissement de notre union à Jésus. Nos efforts ne consistent pas à briller. On nous a enseigné à faire des sacrifices, mais on ne nous a pas enseigné de rencontrer Dieu. Faire des sacrifices, langage de la loi, langage de la religion, mais sans s’exercer à rencontrer Dieu, sans contempler Jésus, le guérisseur des mal en point, cela ne sert qu’à décrier la foi. Dieu n'est jamais impressionné par nos prières quand nos vies ne sont pas transfigurées par elles.
Il ne s'agit pas de s’abstenir de faire du mal, mais de « rembobiner » nos cœurs qui ont besoin de guérison. Revenez à moi de tout votre cœur pour nous éloigner d’un environnement de plus en plus dominé par le narcissisme et l’autoréférence (Dilexit nos # 17). Tout s’unifie dans le cœur (Dilexit nos # 21). Nous sommes en droit de penser que la société mondiale est en train de perdre son cœur (# 22).
Je conclus par ces mots de Julienne de Norwich : Dieu m’a montré sa compassion et dans ce geste la haute noblesse à laquelle il nous élève.
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